Mei Jun, 15 ans, assignée à la gestion des morts accidentelles...
26 Mars 2007
Je tape sur mon réveil dont la sonnerie stridente me tire d'un sommeil profond. Il affiche 7h31 en lettres rouges sur un fond noir. De quoi avoir encore plus mal aux yeux que si j'étais en train de passer un interrogatoire. Forcément, comme chaque matin je suis en retard. Ma mère ne me réveille pas, mon père travaille tôt, mes frères et soeurs n'ont pas que çà à faire de réveiller la cadette d'une famille de cinq enfants dont le surnom est "le Loir".
Alors comme chaque matin je me rend compte qu'il ne me reste plus que dix minutes avant le départ du bus, que j'ai faim, que je suis encore en pyjama et que j'ai un cours super important dans une demi-heure. Je tombe pratiquement du lit, renverse au passage quatre de mes peluches favorites ; un ours brun offert à ma naissance, un lapin bleu aux oreilles tombantes, un oiseau qui perd ses poils et un serpent multicolore qui tire la langue. C'est pas le zoo, mais çà y ressemble. Il y a peu, un ami m'a offert un cheval miniature tout noir.
Et je l'ai perdu. Non pas perdu, égaré. Ce soir je chercherais sous mon lit, mais là, je n'ai pas le temps.
J'enlève mon haut pour le remplacer par un sous-pull rougeâtre et une tunique grise. Une tartine à la confiture de cerises entre les dents, j'enfile un pantalon noir et mes bottes marron. Je les adore. J'adore beaucoup moins la tâche que je viens de me faire, dans la précipitation. Et bien tant pis, je ne vais pas me changer maintenant. Plus que trois minutes. Je passe à la salle de bain, de quoi me passer un coup de peigne dans une chevelure brune aux mèches auburn. Une pince à gauche, finalement non. Un bandeau sombre ira très bien. Puis un lavage de dents rapide et je fais mon sac à dos. Deux cahiers, un livre de mathématiques, une trousse et un baume à lèvres. Il fait froid en ce moment, et la sècheresse n'arrange pas grand chose à l'état de ma bouche. Je m'entretiens c'est vrai, mais j'ai des limites. J'ai une image à soigner et j'en prends soin.
Dans le salon, la voix de ma mère me crie que le bus est arrivé. Je lui réponds avec la même intonation et ouvre la porte de l'entrée. On est au premier étage, mais les escaliers sont en panne. Je prends l'ascenseur. Maudite soit la personne qui a trop ciré ce matin. J'aurais put me briser la nuque sur les marches et elle m'oblige à prendre la "machine qui monte et qui descend" pour deux mètres.
C'est bon je suis au rez-de-chaussée. Rien ne m'empêche de courir, mais je marche pour le plaisir. Le bus m'attendra de toutes manières En effet il m'attend, et je grimpe dedans sans me presser. Le chauffeur me fait un grand sourire. C'est devenu un ami au fil du temps. Je me dirige vers l'arrière du véhicule et m'asseois sur une banquette à la moquette verte. Il n'y a personne à côté de moi. J'en profite pour m'accouder au rebord de la vitre pour regarder le paysage. Un vieille dame promène son caniche, une mouette avale le bout de pain qu'elle a gentiment volé et le vent souffle. Un sac en plastique atterrit dans un arbre. Le bus s'arrête, un garçon entre. C'est la première fois que je le vois. Il me fait un drôle d'effet.
Les cheveux bruns en pagaille, le regard d'un enfant, la peau blanche, on le croirait sorti d'un conte de fées. Il a une mèche de cheveux qui lui pend dans le dos, attachée par un ruban clair. Curieusement, celui-ci est déchiré, comme le manteau qu'il porte. Un grand manteau noir fendu à l'arrière jusqu'aux genoux. C'est bizarre de voir quelqu'un qui nous transforme aussitôt qu'on a croisé son regard. Personnellement, c'est ce qui m'est arrivé. Il a tourné la tête vers moi tout simplement, avec un sourire qui m'a mit mal à l'aise. Je lui ai répondu bêtement en lui rendant son sourire. Il me semblait que la terre entière riait de moi.
Je me suis sentie tout confuse et j'ai rougi.
Maintenant qu'il s'est approché de moi, je ne sais plus quoi faire. Il n'a pas l'air de vouloir partir. On dirait qu'il attends quelque chose, ou alors qu'il m'observe. Me décidant enfin à bouger ne serait-ce que le petit doigt, je pose les mains sur mes genoux et baisse la tête. Il semble avoir compris autre chose et s'asseoit à côté de moi. Je rentre la tête dans les épaules. C'est gênant, mais j'en retire une grande euphorie dissimulée derrière des jours roses. Je ne connais même pas son prénom, ni le son de sa voix mais il a quelque chose d'étrange. Je ne dirai pas attirant, pas jusque là. Fascinant serait le terme. Légère nuance. En plus il sent bon.
Un mélange de...pomme verte, de vanille et d'un je-ne-sais-quoi qui me plait. Je n'irai pas lui demander la marque de son eau de toilette, et pourtant j'en ai bien envie. Allez je me lance :
"Vous êtes nouveau ? Je ne vous ai jamais vu avant dans ce bus...
_Je cherche quelqu'un que j'ai trouvé aujourd'hui."
Il répond du tac au tac, renforçant ma confusion. Ses propos pèse sur ma conscience. Le chauffeur du bus se retourne, arrêté à un feu rouge. Il me fait un signe de tête dont je comprends aussitôt la signification.
"C'est qui ce gars ? Tu le connais ?" En échange, je hausse les épaules. Je n'en sais rien.
"Mei Jun, c'est cela ? 15 ans, lycéenne en seconde année. Quatre frères et soeurs, vit avec ses deux parents. Ta mère est femme au foyer, ton père travaille dans une célèbre banque. Tu excelles dans les activités manuelles, ton bulletin est excellent...Et tu avais désiré devenir dessinatrice. C'est bien çà ?"
Alors là je rêve. C'est mon C.V. dans ses moindres détails. Peu rempli je l'accorde, mais c'est çà au mot près. Je n'en crois pas mes oreilles.
Le bus prends un raccourci. C'est bizarre, c'est la première fois qu'il fait cela. Aujourd'hui, rien ne va plus. Un inconnu connait toute ma vie, un ami-chauffeur change de route...je regarde ma montre : il est 7h41 ! L'heure a laquelle je suis montée dans le bus. C'est bon, je délire. J'ai de la fièvre surement, mais en me touchant le front, je constate qu'il est tiède. Le garçon épie mes moindres faits et gestes en souriant. Qu'est ce qu'il a ?
Encore un feu rouge. J'ai la gorge qui commence à me nouer. J'ai l'impression d'être dans un de ces dimensions parallèles dans lesquelles sont projetés les gens contre leur volonté. Ils y rencontrent des tas d'autres personnes toutes plus bizarres les unes que les autres : des démons, des bannis ou bien des animaux parlants genre dragons ou licornes... J'ai toujours une grande admiration pour les livres de science-fiction ou de fantasy, mais là çà m'inquiète. Cà m'inquiète tellement que je serre dans mes mains les plis de mon haut. Mes pieds se croisent, se frottent l'un à l'autre pour confondre leur peur. Ce jour n'est pas comme les autres c'est sur. Je ne sais pas en quoi, je le sais c'est tout. A mes côtés, l'inconnu regarde sa montre lui aussi. Je remarque enfin qu'il porte une chemise blanche sous son épais manteau. Son col est défait, laissant apparaitre une trace blanchâtre, une cicatrice sur son cou. Dans la réalité, une telle blessure aurait entrainé une perte de sang considérable, le trépas pour tout être humain normal. Mes soupcons sont fondés. Il est pas normal ! C'est un mort-vivant ! Un vampire qui va me sucer le sang jusqu'à la dernière goutte.
La gêne se transforme en peur croissante. Il ne faut pas que je reste ici, je vais y passer.
Le bus entame un long boulevard. La route ressemble plus à un rallongement qu'à un raccourci. Il y a un carrefour pas loin, avec un stop. J'en profiterai pour descendre vite fait bien fait avant d'aller vivre dans le royaume souterrain. Je quitte ma place en tremblant. J'imaginais que le garçon ne me laisserait pas passer et me forcerait à rester à ma place mais curieusement, il rabat ses jambes avant le même sourire qu'auparavant pour dégager le passage. Sans le remercier, je marche dans l'allée jusqu'au tableau de bord du chauffeur. Il jette un coup d'oeil interrogateur en ma direction. Apparemment, je suis pâle comme un linge, au bord de l'évanouissement. Ce qui m'arrive me monte à la tête. D'accord j'ai peur, mais je ferai mieux d'avoir un peu de sang-froid. Plus que quelques mètres avant le stop.
Mais qu'est ce qu'il fait ? Au lieu de ralentir, la bus accélère soudainement, manquant de me faire perdre l'équilibre. Je me raccroche à une perche et m'y agrippe fermement. Le chauffeur ne semble pas se rendre compte de la situation. Il a le regard vide, le sourire aux lèvres. Le même que le garçon assis à l'arrière du bus. Et bien... Au carrefour, une voiture bleue fonçait vers nous, le conducteur avec le sourire traumatisant. Ses yeux virent au blanc, sa bouche s'entrouvre pour laisser échapper un simple son.
Celui du garçon à l'arrière du train.
"Welcome..."
La boule dans ma gorge grossit de plus en plus. Le reste n'est l'affaire que de quelques dixièmes de secondes. Quelques dixièmes de secondes pendant lesquelles je tourne la tête en direction de l'inconnu. Son sourire continue d'illuminer son visage d'enfant d'une inquiétante lueur. Pas une fois je ne l'ai vu ciller. Les bras croisés sur son torse, il m'observe sereinement. Alors comme çà, je l'amuse...Ce n'est pas mon cas. Je détourne mon regard de lui. Juste le temps de faire couler une larme le long de mes joues blafardes. Trop tard, le conducteur de la voiture sourit lui aussi. Tout se colore de noir. J'ai tellement peur.
Mon corps touche l'asphalte tranquillement.
Mei Jun, 15 ans, assignée à la gestion des morts accidentelles...